Un Riton en feu

La Fédération française de tennis vient de publier une vidéo assez sympathique sur la victoire de la France en coupe Davis en 1991.

Ça fait trente ans. À l’époque j’avais dix-sept ans, j’avais plus ou moins arrêté le tennis un ou deux ans auparavant ; le lycée est souvent un tueur de sportifs en herbe : les filles commencent à obséder les garçons, et elles n’aiment pas trop les sportifs, ce serait plutôt le moment de se mettre à la guitare. Moi j’écrivais les paroles des chansons d’un groupe fictif dont j’étais le guitariste. À la batterie, qui deviendrait plus tard mon véritable instrument, on avait un certain P-Dur. Un surnom à l’américaine, genre T-Bone Walker.

Pour la finale de la coupe Davis, événement énorme à l’époque pour plusieurs raisons, je me rappelle que j’étais chez ma mère, tout seul. Je me rappelle aussi que mon père m’avait appelé mais pas pour parler tennis : pour me dire que les gendarmes étaient venus me chercher jusque chez mon grand-père, et que c’était pas cool (dans ses mots à lui, moins cool que ça). J’ai appelé dans la foulée la gendarmerie d’Évry, je me suis présenté et un militaire con comme un militaire m’a simplement dit : “Vous êtes recensé d’office.”

“Alors à quoi ça servait d’aller se faire recenser, gros con, si vous pouviez le faire d’office ?” avais-je dû penser. À t’apprendre le sens de la discipline et de la soumission, jeune con. Six mois plus tard j’étais convoqué à l’armée.

Revoir ces images ultra connues filmées à la halle Gerland de Lyon en 1991, la maestria de Riton le maudit, revenu d’une terrible hernie discale qui puait la fin de carrière, balançant des volées de revers en pleine extension dans tous les coins du court, le visage perdu de Sampras et d’Agassi, le dernier coup droit de Forget incrédule, m’a arraché une petite larme : c’est sans doute littéralement l’un des tout derniers moments d’insouciance de ma vie, ce week-end où la France a atomisé les États-Unis avec un Leconte en feu, insurpassable, inégalable. On n’a jamais revu ça depuis.

Certes, mes parents étaient séparés depuis un an, et ça faisait comme un vide dans le pavillon de banlieue que gouvernait à vue mon père et où nous habitions tous les quatre, ses enfants ; mais à part le bac qui s’annonçait à l’horizon (et soyons honnête, c’en était un de problème, le bac) je n’avais pas d’autre problème à gérer avant le coup de fil passé au capitaine Ducon de la gendarmerie d’Évry. C’est ensuite que l’empilement de problèmes et de névroses qu’on appelle en anglais coming of age a commencé.

Aide-mémoire de crise, première partie

Ce ne sera pas un texte “écrit”. Ni fignolé, ni relu dix fois comme les autres. Je n’ai pas envie, ou plutôt je suis incapable de cette gymnastique, de cet effort. J’assume le retour de ma dépression : d’abord, je me suis sevré de la venlafaxine, le principe actif de l’Effexor, le médicament qui porte en son nom-slogan le programme basal de la société productiviste dans laquelle nous n’en finissons plus de nous noyer, cette société environ quadragénaire qui nous enjoint à l’efficacité et à l’efficience, ses vertus cardinales tout droit sorties d’un manuel de management.

Dans cette société qu’on n’hésite désormais que rarement à considérer comme étant de la merde, une classe spéciale de fonctionnaires de la Conformité se distingue en ce qui me concerne comme étant la classe dont fait partie ma mère. Le terme “fonctionnaire” est évidemment impropre ; ma mère n’est pas, ne fut pas l’agent zélé et empathique d’un État social efficace avant tout à ne laisser personne crever de faim sans toit sur la tête. D’abord, cet État n’existe pas, il faut peut-être le rappeler aux élèves de CM1 et aux fanatiques de la démocratie parlementaire qui passeraient ici par erreur. Ensuite, ma mère, même dans le pays existant qui est le nôtre, aurait pu choisir de travailler à l’hôpital, c’est-à-dire au contact des malades en situation d’urgence ; pour des raisons sans doute largement personnelles, elle a choisi la voie du libéral. Comme la plupart des médecins, elle a choisi de monnayer chèrement sa longue formation et de pratiquer la psychothérapie dite analytique “en ville”, c’est-à-dire dans un cabinet privé installé successivement en banlieue parisienne puis dans une préfecture provinciale.

Mais je ne suis ni sociologue ni économiste ni historien, je vais donc m’arrêter là avant de passer clairement pour un imbécile. Ma mère est psychiatre retraitée. Voici un fait. En voici d’autres, des faits, qui datent d’il y a plus de vingt ans et qui ont été récemment tordus dans tous les sens par ma mère (mon bourreau), d’où le besoin pour moi de vite noter ce qui est encore frais dans ma mémoire :

Cataclysme

Nous sommes le 14 mars 2001. Je reçois un courriel de ma sœur, G., 13 ans et demi. Elle me souhaite un bon anniversaire et en quelques mots, deux ou trois lignes maximum, m’explique que pour elle tout va bien, si ce n’est quelques problèmes à l’école, peut-être “avec les relous” de l’école, je ne sais plus. Je ne prête pas particulièrement attention à ces problèmes qui me semblent hélas souvent consubstantiels à l’expérience scolaire. En cela, j’ai été négligent et aujourd’hui je m’en veux.

Le lendemain, dans l’après-midi, ma tante m’appelle en pleurs et m’explique que ma sœur (sa filleule) a fait une bêtise. Mes parents n’ont pas voulu nous alarmer ; ma tante, heureusement, a jugé la situation différemment. J’ai vingt-sept ans et j’ai le droit de savoir. J’appelle mon frère adulte (vingt-cinq ans) dans la foulée, et comme il a selon toute vraisemblance le droit de savoir lui aussi, je l’informe de la situation. La situation, en ce jour magnifique de printemps précoce, est simple et froide : ma sœur adolescente est entre la vie et la mort dans le service de réanimation de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, après avoir fait “une bêtise”.

Quatre-vingt-deux comprimés de bêtabloquants mis de côté pendant des semaines, et le passage à l’acte après m’avoir souhaité un bon anniversaire. Il est impossible de toucher du doigt la détresse absolue qui s’était emparée de cette gamine, à l’école bien sûr mais aussi chez sa mère où chaque week-end la transformait semble-t-il en punching-ball de la compagne de sa mère, sur l’air connu de la Destruction en règle de l’image du père. Il se trouve que deux ans et demi auparavant, à son entrée en sixième, ma sœur avait pris la décision en apparence surprenante d’aller vivre chez son père ; je me rappelle les pleurs et la consternation de ma mère. Puis, sans doute dès l’année de cinquième, et en proie au manque de sa maman, mal contre lequel on n’a pas encore trouvé de remède probant, ma sœur avait voulu revenir chez sa mère. Ceci lui fut refusé à plusieurs reprises au cours des mois ayant précédé son geste fatal. Je n’aurais pas mentionné ces détails relatifs à la vie chez et hors de chez ma mère – détails que j’avais largement oubliés – si ma sœur elle-même ne me les avait rappelés il y a quelques semaines ; ce qui est certain, c’est que cette tentative de suicide, aussi littéralement clinique et préméditée qu’elle l’a été, a été décidée et mise en œuvre dans ce cadre-là, celui du rejet d’une fille de douze, puis treize ans, empêchée de retourner vivre chez sa mère alors même que son petit frère y vivait, pour la simple raison que ma mère (trente-sept, puis trente-huit ans) n’avait pas digéré l’affront originel.

Toute l’histoire de cette femme et de ses enfants est liée intimement aux problèmes de jalousie entretenus par sa compagne, J., une ancienne de ses patientes que ma mère relança (“après la fin de la thérapie”, vous jurera-t-elle comme si cela changeait quelque chose à l’aspect déontologiquement discutable de l’affaire) quand celle-ci était encore en couple avec A., une collègue prof de français. Puisque ma sœur avait eu l’outrecuidance de retourner chez son père (l’Ennemi originel, dans ce qui au début ne ressembla qu’à un banal adultère revanchard), il fallait qu’elle paye. On lui refusa donc systématiquement le retour chez sa mère, sans doute sous les prétextes les plus fallacieux, puisqu’il y avait déjà un enfant dans la maison : notre dernier petit frère, dix ans à l’époque. Dans des pays aux mœurs plus rudes, il est probable que d’éminents psychiatres n’auraient pas hésité à demander la rééducation de ma mère après l’avoir forcée à recueillir sa fille. Mais je conjecture… et il est si jouissif de se moquer des psychiatres dans leur ensemble, de cette corporation de flics, que j’aime à m’y vautrer. Je crois profondément que le psychiatre ne s’épanouit qu’en régime autoritaire, comme l’histoire l’a prouvé, et qu’il aspire secrètement au retour de la dictature, ce temps béni où tout ce qui dépasse (moi, comme on va le voir) finit enfin au trou où il a vocation de croupir.

Ma sœur s’en est sortie, après quatre jours de bataille inconsciente, à coups de noradrénaline et d’autres neurotransmetteurs, le temps (interminable) que son corps se débarrasse des substances toxiques. Après, surtout, que mon père, l’ayant entendu tomber du lit dans la chambre d’à côté (je frissonne à l’instant en imaginant qu’il aurait pu être plongé à l’autre bout de chez lui devant un programme télé quelconque et qu’il n’aurait alors rien entendu), eut appelé les secours, démarré un massage cardiaque en les attendant et eut par conséquent sauvé la vie de sa fille, ma sœur. Dans un des pires élans de mauvaiseté de ma mère, que je préfère encore imaginer dicté par sa compagne, elle a osé émettre le doute sur un geste de mon père : une piqûre d’antiémétique qu’il fit à ma sœur car celle-ci ne cessait de vomir. Je suppose qu’il a dû avoir peur qu’elle se déshydrate, je n’en sais rien, je ne suis pas médecin, je n’ai jamais eu à gérer une urgence aussi pressante et anxiogène sur ma propre fille. C’est évidemment grâce à mon père que ma sœur a pu connaître le service de réanimation de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre. Ma mère n’y fut pour rien, mais elle a émis l’idée que mon père ait pu administrer cette piqûre à ma sœur pour la tuer1.

Je ne pleure même pas. Je suis en train de coucher sur la feuille virtuelle des choses ahurissantes qui, tant qu’elles n’ont fait partie que de la tradition orale, paraissaient moins choquantes. “Oh, maman déconne, là.” Peut-être aussi que l’accusation vicelarde ne me concernant pas, je n’ai pas mesuré son caractère de pure dégueulasserie. Or, écrire ces choses, décider de les enregistrer pour l’éternité, c’est effrayant. Mais je ne pleure pas. Je sais que je peux arrêter quand je veux.

À l’époque, bien sûr, ce suicide heureusement renversé2 a bouleversé la famille entière. Mon frère M., contraint par la situation, a revu mon père et renoué avec lui. Il y aura d’autres ruptures, hélas. Mais en mars 2001 ma sœur a réuni sa famille, mère comprise, autour d’elle ; elle est devenue le centre de l’attention de tout le monde et a modifié nos trajectoires à tous.

Elle resta plusieurs semaines à l’hôpital, dans le service pour adolescents de l’Institut mutualiste Montsouris, qu’on apprendra à connaître. Quels sont, ensuite, les faits irréfutables dont je me souvienne ? D’abord, on cherche une solution pour ma sœur : elle veut habiter chez sa mère. Cela semble assez simple à arranger. Est-ce simple ? Tout sauf simple. Mon père est d’accord, et milite même pour. Mais ma mère pose trop de conditions.

“Pas une pute, quand même”

Alors intervient Cl., qui m’a quitté en février et dont je suis encore amoureux. Nous avons eu une histoire passionnelle pendant près de trois ans, mais c’est fini. Nous sommes restés amis proches, et elle me soutient dans l’épreuve ; je me rappelle d’une longue discussion au téléphone dès le premier soir, j’étais devant les machines à café de l’hôpital, au cours de laquelle elle me rassure, me témoigne son amour et sa foi en l’avenir, me promet en somme qu’elle sera présente. Elle joue son rôle. Quelques jours plus tard, nous dînons ensemble et elle me demande : “Pourquoi tu ne la récupères pas, ta sœur ?” L’existence même de cette question, de cette possibilité théorique, montre bien à quel point mon ex avait confiance en mes parents pour s’occuper de leur fille. La logique, après la tentative de suicide chez mon père médecin, qui n’avait pas réussi à protéger ses armoires à médicaments, était que ma mère – officiellement beaucoup plus “carrée” – recueille sa fille, un point c’est tout, et quels que fussent les foutus sacrifices qu’il y aurait à faire. Mais Cl. pense sérieusement que je dois au moins réfléchir à sa drôle d’idée, qui m’est tout sauf naturelle. Comme ma mère ne cessera d’ailleurs par la suite de m’en blâmer, je me sens encore plutôt ado. L’échec de ma relation avec Cl. est de fait en partie lié à mon côté bordélique, trop insouciant aussi avec l’argent, les impôts, tous ces emmerdements que je remets au lendemain. Il n’empêche, même si elle ne l’a jamais dit explicitement, je reste pour Cl. l’homme de la situation. Je crois qu’elle me surestimait, mais il n’empêche que son étrange idée est flatteuse, elle fait de moi un peu plus un homme, bien que ce soit purement fantasmatique, mais elle fait quand même son chemin et un soir, au restaurant, je la propose à ma mère.

Nous sommes quatre dans ce restaurant franchouillard de la Butte-aux-Cailles : dos à la fenêtre, ma mère est en face de moi ; à ma gauche, il y a mon frère M. et en face de lui J., la compagne de ma mère. Je ne me rappelle plus le déroulement de la conversation. Il est probable que quand nous sommes arrivés au dessert, puis au café, la discussion sur le sujet de la garde ou de la tutelle de ma sœur est finie : ma mère s’y oppose formellement, et je n’insiste pas. Je défends sans doute l’idée d’origine, qui vient de quelqu’un de bienveillant et beaucoup plus neutre que nous, mais je n’insiste pas. À vrai dire, je ne me suis jamais senti prêt pour m’occuper de ma sœur. La discussion a évolué ensuite ailleurs, et pour une raison qui m’échappe, mais qui a sans doute à voir avec le fait que j’ai envie de parler de Cl., que j’aime encore, je décide de dire à ma mère qu’elles ont toutes deux des points communs (aujourd’hui, impossible de me rappeler lesquels). Ma mère psychiatre, professionnelle de la profession, sans doute encore vexée par l’idée saugrenue venue à cette rivale par excellence : “Oui, enfin, moi je ne suis pas une pute, quand même.”

Je fracasse ma tasse de café sur la nappe, j’en fous partout, je suis bouillant de rage, et je me casse. Il n’y a pas d’autres mots, je m’évanouis dans les rues de la Butte-aux-Cailles, j’abandonne cette folle qui non contente de refuser sa fille est assez immature pour se vexer des propos de la femme que j’aime (c’est bien ce qu’était encore Cl. à l’époque et ce qu’elle serait pour moi pendant quelques années de plus) et la traiter de pute sans sourciller devant moi. Je revois le visage impassible de ma mère, un petit sourire naïf aux lèvres. Je persiste à penser qu’elle est incapable de se rendre compte que c’était une insulte. Alors imaginer qu’en plus elle ait pu admettre que c’était aussi une agression de son propre fils…

Mon frère joua ce soir-là le rôle de l’entremetteur, il me courut après et me rattrapa, me convainquit de revenir. Ma mère en pleurs me prendra dans ses bras et me dira “je t’aime” pour la première fois de ma vie. Sa raison pour avoir traité Cl. de pute ? “Elle t’a fait du mal.” Certes, Cl. m’a quitté. J’ai eu une relation tout d’abord adultérine avec elle pendant dix mois, j’en ai souffert, mais j’en ai retiré aussi énormément de plaisir, un plaisir inédit. Nous avons ensuite emménagé et vécu ensemble pendant huit mois, et j’ai été assez grand alors pour pourrir l’atmosphère et me faire du mal tout seul. En outre, au moment de ce dîner à la Butte-aux-Cailles, elle est restée mon amie et nous nous estimons réciproquement. Je n’ai jamais décrit une “pute” à ma mère. Simplement une femme qui est tombée amoureuse de moi et qui a brisé son mariage quelques mois plus tard. (Me revient alors un point commun potentiel entre ces deux femmes, tellement banal : toutes deux ont brisé leur mariage pour quelqu’un d’autre3. Dans le cas de mon ex, qui n’avait pas d’enfant, ce fut pour son amant, célibataire. Dans le cas de ma mère, qui avait quatre enfants, ce fut pour une ancienne patiente qui était en couple. Sur l’emploi de l’insulte “pute”, je ne dirai plus rien tant il l’accable. Mais sur le plan de la morale, ma mère n’est pas irréprochable, c’est un fait objectif. Ses actes ont occasionné de la souffrance, directe ou indirecte, fugace ou durable, pour sept personnes. Les actes de Cl., pour deux personnes.)

J’arrête ici, deuxième partie à suivre dans quelques jours. Je ne me relis pas (j’ai déjà a priori viré les erreurs évidentes), qu’on me pardonne les maladresses.


1 Faisant preuve d’abord d’une faiblesse de la réflexion assez ordinaire, consistant à se tromper sur la cause en vertu de la dangerosité de l’effet, et à oublier ce que la locution latine la plus fameuse nous rappelle sans cesse : l’erreur est humaine. Elle n’est pas forcément le fruit d’un acte malveillant, même si leurs effets sont comparables. J’y reviendrai en ce qui concerne ma bite. Ne zappez pas.

2 L’expression “tentative de suicide” est trompeuse. Dans certains cas, un suicide qui avait tout pour réussir est raté par hasard. On peut penser à la série de suicides très élaborés d’Aurore Interligator dans Delicatessen, si on a encore envie de rire. Je n’en voudrais pas à “on” de vouloir se détendre un peu.

3 Bien sûr, je sais qu’on ne brise pas son mariage pour quelqu’un d’autre. Au mieux (ou au pire !) cet autre est un catalyseur.

Ouvrir une soupape à la rage

En ce moment, il ne faut pas me chercher. Si je dois être honnête avec moi-même, je dois bien admettre que je traverse une bourrasque bien vicieuse, la première depuis quatre ans, bien plus insidieuse et donc plus durable qu’à l’époque — c’était alors une simple déprime amoureuse, vous savez qu’on s’en sort toujours sans efforts, au fond —, bref plus existentielle.

Spider Jerusalem : une araignée sur le plafond.
© DC Comics

Rien que d’écrire ce mot, je me dégoûte. C’est comme si je n’arrivais décidément pas à 1/ me débarrasser des adverbes ; 2/ me débarrasser du vocabulaire psychologisant dont, je suppose, j’ai hérité de ma mère, professionnelle en la matière. Pourtant, oui, c’est existentiel : c’est lié à l’âge, aux chevilles qui enflent, au ventre enflé lui depuis vingt ans, à la libido qui se casse une nouvelle fois la gueule — pas que ça me manque, certes, mais c’est inquiétant, non ? —, à ce chat nouvellement arrivé chez moi et qui chie déjà dans la cuisine ; les réveils sont de plus en plus plombés, tardifs, poisseux. Surtout, je n’écris pas.

Je traîne, comme des millions de dépressifs qui s’ignorent, sur Facebook, confronté par choix à la bêtise satisfaite de névrosés plus spectaculaires encore que moi, des Peggy Sastre, des Thomas Clément — l’un de ces nouveaux beaufs, de ces beaufs de troisième génération que Cabu croquerait peut-être s’il n’avait pas clamsé par voie naturelle depuis le temps dans une uchronie sans Al-Qaïda — et même jusqu’à certain copain m’ayant condamné parce que je rechignais un peu à me réjouir du procès public intenté par un tas d’autres névrosées à un auteur de BD* qui les a semble-t-il traitées comme les groupies dont elles avaient de leur plein gré (c’est ce qu’elles contestent, principalement : leur plein gré) adopté le mode de vie et de “pensée”.

Edvard Munch, Le Cri

Bref, un beau tas de cons, de starfuckeuses outrées de faire partie d’un harem, et puis ma colère. Colère stérile, qui macère, sans soupape libératrice. De la rage, en somme. Il faut me piquer, vite.

Bien sûr je minimise sans doute la source principale du mal-être : mon frère, après un mois et demi d’errance, de menaces et de délires, a été interné ce jeudi dans un hôpital psychiatrique girondin où il pourrait rester fort longtemps. Comment ne pas jongler avec les mots échec, culpabilité, tristesse, dans ce genre de cas ? De toute façon, on le voudrait qu’on ne le pourrait : les rêves sont là, quotidiens, pour nous le rappeler. Je repense souvent depuis quelques semaines aux paroles d’une vieille chanson de New Model Army, ce groupe qu’on écoutait ensemble, jeunes ados, quand tu étais encore épargné par cette saloperie de schizophrénie.

Now a whole world has died since then, so many faithless days
I was born alone and lucky and I’m just used to it that way
My dice still roll in sixes and yours still turn up ones
And I have taken my good fortune and I’ve run and run
But I always swore I’d come back for you
Is it too late now to come back for you ?

Je n’ai pas lancé que des six, loin de là, mais tu as toujours lancé des un. Et je sais qu’il est trop tard depuis bien longtemps déjà pour retrouver celui que tu as été.

Que faire de cette tristesse ?

Arrêter de picoler, peut-être. Pour commencer.


* Warren Ellis, dragueur lourdingue ordinaire. On peut se faire une idée de ce qui lui est reproché sur le site de ces courageuses suffragettes.

L’écriture blanche est un fléau

Rien à voir avec les problèmes de race. J’ai découvert dans un vieux disque dur externe — que j’ai longtemps cru mort alors qu’il est bien vivant et contient des tas de fichiers datant d’une autre vie, juste après mon divorce, l’an de grâce 2013 — un répertoire appelé “152 biographies”, très mal nommé puisqu’il contient pêle-mêle des autobiographies de sportifs (Raymond Domenech, Zlatan Ibrahimovic), un pensum pour écoliers (Un sac de billes), des œuvres on ne peut plus littéraires (Bukowski, Calaferte, Huysmans), d’authentiques saloperies médiatiques (Anne Sinclair, Marcela Iacub, PPDA, Dupont-Moretti !) et quelques rares biographies stricto sensu, notamment celles de l’inévitable Stefan Zweig (son Érasme, son Fouché, son Magellan, etc.) et ce n’est pas de ma faute s’il faut écrire “son Machin-Chouette” pour faire écrivain sérieux, intellectuel, quand on mentionne l’œuvre d’un biographe. Intellectuel : on y reviendra.

Dans ce répertoire, donc, je tombe sur une autobiographie pas comme les autres, et bien que j’aie des milliards de trucs à faire — en fait, deux — j’ouvre le fichier intitulé Richards Keith - Life.pdf, une somme de 1324 pages commençant sur les chapeaux de roue par le récit de l’arrestation des Stones en 1975 à Fordyce, dans l’Arkansas. Récit digne des pages les plus stupéfiantes d’Hunter Thompson, traduit avec vigueur par les confrères Bernard Cohen et Abraham Karachel, et qui narre par le menu le jet de quantités astronomiques de came dans les toilettes d’un resto à la chasse défaillante, la rage obsessionnelle d’un shérif sudiste aussi con qu’un flic (je suis le roi de la métaphore recherchée) et le verbatim stupéfiant (j’ai aussi pas mal de vocabulaire) d’une audience pénale dirigée par un juge torché au bourbon. Spoiler alert : c’est un happy ending.

J’étais parti pour ne lire que quelques pages, histoire de me faire une idée, mais quinze minutes plus tard, j’en avais lu soixante-sept. Les pages du fichier PDF sont courtes, certes : le vrai livre en contient un peu plus de 700. Mais c’est un détail : force est de constater que j’ai été happé par ce livre. La preuve, je suis en train de lire les pages suivantes, celles du chapitre 2, dans lequel Keith raconte son enfance. Croyez-moi ou non, mais je n’avais pas prévu en me levant ce matin d’apprendre quoi que ce soit sur l’enfance du guitariste des Rolling Stones. 1/ L’enfance des stars m’ennuie a priori comme la vôtre. 2/ La musique des Stones, hormis entre 1963 et 1969, m’en touche une sans bouger l’autre. Mais le livre est diablement bien écrit. Et je me rends compte à sa lecture que ce que j’aime le plus, dans ces lignes, c’est le fourmillement de détails — drôles, effrayants, techniques, géographiques, situationnels — qui leur donnent le rythme imparable de la littérature que j’aime, très souvent anglo-saxonne, et je ne sais pas pourquoi — peut-être est-ce parce que parmi les 152 fichiers que contient ce répertoire de “biographies” sur mon disque dur j’ai vu le nom d’Annie Ernaux à plusieurs reprises — en tout cas, je pense à cette spécialité française qu’est l’écriture blanche, et je me dis in petto : “Quelle merde !” Et comme je ne suis pas un intellectuel, je fonce sur Wikipédia pour confronter mes préjugés au sujet de ladite écriture blanche à une certaine forme de réalité, en l’occurrence la réalité historico-littéraire filtrée par la communauté des éditeurs de Wikipédia, ramassis hétéroclite de vrais lettrés désœuvrés, de névropathes fascistoïdes et de débiles mentaux qui par définition est le plus souvent incapable de transmettre sur quelque sujet que ce soit des informations fiables. Mais “c’est un bon point de départ pour une recherche digne de ce nom, blablabla”.

J’y suis donc. Je n’apprends rien, sinon qu’en effet Annie Ernaux — dont je dois confesser avoir aimé quelques livres quand j’étais jeune, d’ailleurs — et Bret Easton Ellis (encore un coup du névropathe, à coup sûr) sont rassemblés dans cette ô combien discutable catégorie littéraire, inventée à l’origine par l’ineffable Roland Barthes pour qualifier L’Étranger de Camus. En somme je n’apprends rien — je viens de le dire — à part que mon rejet du minimalisme en littérature n’a au fond pas grand-chose à voir avec ce que j’appelais il y a encore une demi-heure l’écriture blanche, et que j’associais surtout à une sécheresse sentimentale et une absence de passion vitale ennuyeuse jusqu’au vertige, très prisée des auditeurs maniaco-dépressifs de France Culture. À de la merde, donc.

Nous voilà bien avancés. Pour en apprendre plus sur l’arrestation des Stones en 1975 à Fordyce, sachez qu’il existe sur le web une Encyclopedia of Arkansas. On n’arrête pas le progrès. Ci-dessous, mon morceau préféré des Stones.

Toi qui entres ici

Qu’est-ce que je pouvais bien faire dans ce bus qui m’emmenait à La Défense ? J’ai beau creuser, impossible de m’en rappeler. Mais je me souviens, crystal clear, de mon état d’esprit : obsessionnel (elle s’appelait Julie, à moins que ce fût Pascale) ; et du livre que je lisais, jusqu’à sa drôle de police de caractères, peu ordinaire dans l’édition me semblait-il, et qui m’évoquait un autre souvenir : ma découverte du wysiwyg (et par conséquent de la variété en apparence inépuisable des polices de caractères) sur un Macintosh Classic du ministère de la Mer, que j’utilisais en qualité de matelot de seconde classe affecté au Commissariat aux transports maritimes, dont j’étais le secrétaire.

À bien y réfléchir, ce fut mon premier emploi dans le secteur éditorial : outre la mise au courrier de circulaires adressées aux divers organes de surveillance des côtes et le maniement habile d’une batterie de tampons encreurs (que j’utilisais surtout, avec le papier à en-tête du ministère, pour faire de mauvaises blagues aux copains), un administrateur en chef des affaires maritimes (peu ou prou, un colonel), libidinal malgré ses soixante-cinq ans — et dont je redoutais un peu qu’il souhaitât m’initier à la sodomie — me donnait fréquemment à relire et surtout à mettre en forme ses articles d’historien amateur sur la Marine, des feuilles A4 tapées à la machine par sa secrétaire, truffées de fautes d’orthographe et sur lesquelles étaient greffés, au ruban adhésif, les ajouts de dernière minute — manuscrits bien sûr — qu’il souhaitait insérer dans sa prose. C’était à la fois un travail de saisie, de réécriture et de minutie : créer du sens à partir de ces puzzles déroutants demandait de vrais talents d’enquêteur, les petits bouts de papier étant souvent découpés en petites guirlandes trop fragiles, le texte parfois même collé à quatre-vingt-dix degrés, des greffons se greffant sur d’autres greffons. Une tâche trop ardue pour la secrétaire en titre, qui de toute façon passait son temps à faire des concours sur 3615 GROKADO entre deux arrêts maladie.

Comme marche la mémoire… Souvenirs en cascade, donc : en ce jour lointain de mai 1995, ce livre me renvoyait à mon service militaire, deux ou trois ans auparavant, par la grâce des caractères choisis, qui me rappelaient la célèbre police Palatino dont j’étais tombé amoureux, avant de m’en lasser pour l’éternité : trop fardée, trop vulgaire. Et ce livre, j’y suis ramené aujourd’hui, vingt-quatre ans plus tard, par l’actualité littéraire, puisque son auteur, tête à claques dont j’ai lu avec avidité les premiers romans, vient d’écrire un essai et se répand dans les médias pour en faire la promotion. Ce livre, un roman, un événement à sa sortie, je le lisais dans ce bus, sous un soleil blafard de mai, l’esprit envahi par une chimère au prénom fluctuant ; c’était l’American Psycho de Bret Easton Ellis, les toutes premières pages.

YE WHO ENTER HERE
ABANDON ALL HOPE

Ma mémoire est visuelle, et outre la police de caractères, je me rappelle surtout cette citation impressionnante dont j’ignorais alors qu’elle était le célèbre message de bienvenue de L’Enfer de Dante : Ellis la décrivait gravée en lettres d’or au fronton d’un des gratte-ciel de Wall Street, écho parfait à l’environnement du Wall Street à la française que je traversais en bus, pour une raison qui m’échappe. Pourquoi n’avais-je pas pris le RER ?

Baudelaire vs Duterte : 1-1

Alors que j’attaque ce qui devrait devenir l’un des moments les plus bullshitesques de ma tardive carrière universitaire, K. m’envoie un article de Vice qui m’apprend que Rodrigo Duterte, le délicat lider maximo de l’archipel philippin, considère qu’il a, je cite : “une grosse bite”.

Sur le plan poétique, qui est celui qui m’occupe présentement, c’est plutôt radical. Le projet baudelairien, cette tentative de libérer la poésie du carcan lyrique — si j’ai bien compris — semble bien avoir été achevé par le dictateur. Point de métaphore érotisante (“j’ai un gros arbre noueux gorgé de toute la sève de mon élan vital”, et puis quoi encore ?), ni même de sublimation symbolique (“j’ai une grosse béhème série 5”). Juste une grosse bite.

D’un poète l’autre, je reviens au Paris du XIXe siècle, à Baudelaire se promenant avec Madame Sabatier et en tirant un poème sublime dont je suis toujours bien en peine de tirer la substantifique moelle :

Et le long des maisons, sous les portes cochères,
Des chats passaient furtivement,
L’oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
Nous accompagnaient lentement.

Il me sera difficile de caser une allusion au gros chibre de Rodrigo dans ce devoir, je le sens.

L’évolution génitif

Entretemps, les exigences clients
ont évolué, les marchés aussi.

Anonyme, XXIe siècle.

Vers l’an 2032, le génitif hérité du latin avait fait son temps, au profit de l’apposition brutale à l’anglo-saxonne. Les correcteurs, ces “gros connards prescriptivistes” (source incertaine, c. 2020), avaient perdu toute influence et tout moyen de subsistance. Les traducteurs, laissés seuls en première ligne, n’avaient pas pu lutter. Ils étaient surnombrés, à un contre un million. Des traductrices, pour la plupart. Valeureuses, elles n’avaient rien pu opposer de tangible aux marketeux — qui portaient leur k central, signe de l’assimilation de l’ancienne langue latine par l’ogre germanique, comme un flambeau — ni aux journalistes, les idiots utiles de la cause. Les “de”, “du”, “des” disparaissaient dans la déplorable indifférence des masses.

Par 2029, l’usage avait fait loi. L’angliche partout vainquait. Figure de proue du combat désespéré des linguistes francophones submergés et éreintés par les assauts incessants de l’envahisseur, un certain Claude Ajège (orthographe incertaine) s’immola place Zinédine-Zidane, en plein centre de Paris, après s’être imbibé jusqu’à la glotte de whisky corn Jack Daniel’s. On dit qu’il eut ce dernier râle d’agonie, emprunté à un contemporain, popsinger anglais et militant cause végane : “And now I know how Joan of Arc felt / As the flames rose to her roman nose!” La longueur du vers rend certainement l’anecdote apocryphe, car l’élocution trop ardue.

L’opium du peuple

(in progress)

et je m’éveille au monde en train de nager dans une piscine, sous quarante degrés de ciel bleu, j’évolue dans un liquide amniotique chloré, rebirth, une seconde auparavant il me semble bien que j’étais en train de… quoi au juste ? dormir ? non, c’est ma conscience qui me joue un tour. Beau black-out, félicitations. Émergeant d’une ellipse de cinéma je fais donc des longueurs, je découvre aussi que je suis en caleçon (de base pas de bain) et après dix minutes de nage placide, hésitant entre brasse et indienne, avec sur les yeux les lunettes de soleil achetées au supermarché en début de séjour, je sors dégoulinant de cette eau qui va sécher en deux minutes et je m’affale sur le transat au bord de la piscine où je me suis apparemment installé, et je poursuis ma lecture de la Bible, dont un exemplaire traîne au fond du tiroir de la table de chevet de toutes les chambres de tous les hôtels du Commonwealth.

Ici l’Australie. De l’autre côté du bassin, un couple de retraités comme moi clients de l’hôtel — ça me revient — et qui aurait bien souhaité bronzer tranquille m’observe avec inquiétude. À intervalles réguliers, quand la colère de Dieu commence à me chauffer au moins autant que le cagnard, tous deux pas très commodes sous ces latitudes, je retourne m’immerger dans l’eau, avec ma barbe de trois mois et mon caleçon trop petit — et je refais des longueurs en méditant sur le phénomène biblique, l’arnaque fascinante de la théologie et ma propre faim paradoxale de spiritualité. Quand les vieux osent l’eau, c’est que je n’y suis plus, happé un court instant par le mythique exode d’un peuple mené à la baguette par des types encore plus barbus et borderline que moi ; ils en ressortent (les vieux, pas les prophètes) sans un bruit, presque sans un geste (ô miracle) dès que je fais mine de vouloir à nouveau m’y rafraîchir, tel un sosie à la manque du Che Guevara en descente de MDMA et qui aurait séché les cours sur l’opium du peuple.

Qu’ai-je fait la veille ?

Déjà hier, après à peine une semaine passée sur le territoire de ces descendants de bagnards fils-de-leur-reine devenus surfeurs en moins de cinq générations (ô miracle bis, génétique celui-ci), l’Australie commençait à me courir. Le pays lui-même n’y était pour rien. Ce qui me minait, c’était l’ambiance boys club au sein de notre petite bande. Ce concours de zizis permanent qui semble occuper jusqu’aux meilleurs d’entre nous. C’est inconscient : il faut se la mesurer. Bien sûr, pour la plupart, nous avons pris depuis longtemps des dispositions d’ordre symbolique pour nous mesurer les uns aux autres : par le truchement d’un outil de substitution. Pour les plus malins, qui ont dépassé le stade anal, cet outil est la rhétorique. (Les concours de grosses cylindrées sont réservés aux débiles mentaux qui peuplent les cabinets de conseil.) On appelle ça joute verbale chez les littéraires, chambrage chez les sportifs, mais c’est la même piquette. Il faut être spirituel, c’est le plus drôle, le plus rapide qui gagne. C’est souvent méchant, sans le vouloir, promis juré. Au bout d’un certain temps, surtout quand on moisit dans le même groupe d’êtres humains mâles pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, plusieurs années… arrive une forme de lassitude, un à quoi bon ? Puis, la grande frousse : serait-ce qu’on souffre ? Bien sûr, on souffre.

Un groupe de mâles en tournée, fût-il composé de grands lecteurs — pensez donc, même le bassiste était passé à autre chose que Les Pieds nickelés, depuis au moins trois ou quatre dates —, cœurs sensibles, délicats, fervents soutiens de la paix dans le monde et résolument opposés au mensonge et à la nouvelle chanson française, tout ce que vous voudrez, ça reste un groupe de mâles. Je n’en pouvais plus du chambrage, de l’ironie, du sarcasme. J’avais bien donné, merci. Désormais, je prenais tout personnellement. La pire erreur qui soit. C’est devenu à la fois lancinant et sérieux : que me veulent-ils, au juste ?

Une semaine auparavant, au matin même du départ vers ce continent crétin, j’étais rue des Archives et je suppliais ma banquière, authentique vicelarde, de ne pas refuser le paiement des sommes inscrites sur les chèques adressés aux divers fournisseurs de mon troquet. En vain. Sans afflux de trésorerie, elle déclarerait les chèques sans provision. Grosso modo, il fallait rentrer deux mille balles sous dix jours. Sept jours plus tard, alors que je gérais tant bien que mal mon trouble anxiodépressif à douze fuseaux horaires de là en compagnie des hommes, B. gérait quant à lui le bar en mon absence, et j’arrivais péniblement à me connecter d’un cybercafé — 2004, wesh — pour obtenir quotidiennement des nouvelles plutôt rassurantes. Le fric rentrait, ses efforts de communication payaient. Grâce à une soirée hebdomadaire animée le jeudi par deux DJ italiennes, cette pute de banquière n’aurait pas le plaisir, cette fois, de me foutre dans le caca. Peut-être.

Voilà où j’en étais, à la veille de nager dans la piscine en caleçon et de lire la Bible sous le regard affolé de deux retraités : au soleil, dans une station balnéaire de la côte orientale australienne, après avoir joué deux fois devant des publics de beaufs “éclairés” à Sydney et à Brisbane — l’antichambre de l’enfer —, obsédé par l’angoisse d’être bientôt viré du groupe parce que j’avais gagné un point contre le boss lors d’une tournante au ping-pong, ainsi que par la possibilité non négligeable de ma faillite personnelle.

(…)

Féminisme über alles

Range quand même ce couteau. J’ai lu les premières pages de ton livre, tu te souviens ? Comme toutes les femmes que j’ai aimées (sors de ce corps, Barbelivien, laisse jouer les adultes), tu cédais parfois à la misandrie. Chez toi, je crois qu’elle était même chevillée à l’âme, ancrée dans chacune de tes blessures. Les arabesques sur tes épaules le clamaient. C’est à ton père, celui qui t’a sauvé la vie, que tu en voulais. Ta mère, qui avait manqué te tuer, s’en sortait mieux à tes yeux.

La scène fondatrice de ce livre que tu n’auras (sans doute ?) jamais terminé, mais qui te hantait, comme te hantait l’idée que je ne t’avais jamais demandé de le lire : une toubib tranche le sexe de son patient, pour l’amour de l’art. J’ai lu ces pages après que tu m’as reproché de ne jamais m’y être intéressé. J’ai bien dû ramer trois jours pour que tu m’envoies le fichier, déployer des trésors de conviction pour t’assurer que vraiment je voulais lire ton roman. Jusqu’ici, je pensais que tu ne voulais pas de mon avis sur ce bébé.

Je lis donc, et ce que je redoutais arrive : je n’aime pas tellement. Ça manque de souffle, et puis ce gimmick épate-bourgeois, épate-connard, la bite tranchée… Tu venais de passer deux ans à me castrer avec minutie, pendant que je t’aliénais moi-même car je n’étais que ça, au fond, un homme intelligent certes et drôle et disons, dans notre petit milieu, leader d’opinion — pour ne pas céder à la stupide expression mâle alpha qui n’excite que la plèbe de losers abonnée aux délires payants des masculinistes nord-américains — mais, hélas, que la voracité de ton désir, son omniprésence, angoissait à en crever. Je l’ai compris depuis (merci docteur) : à part pendant quelques semaines, après le souvenir desquelles je n’ai ensuite cessé de courir en vain, je ne t’ai jamais désirée, je n’ai jamais désiré ton corps. Tu serais peut-être heureuse d’apprendre que j’ai retrouvé la sensation délicieuse et surpuissante du désir, celui qui prend bien au milieu du ventre et ne laisse aucune échappatoire. Tu serais peut-être… Je ne le crois pas, bien sûr. Je crois que l’apprendre aujourd’hui, apprendre qu’après notre chemin de croix — alors que tu m’aurais sans doute promis l’asile — j’ai su faire en quelques mois redémarrer mon corps te donnerait l’envie de ressortir ce couteau.

Par ce premier chapitre, tu m’avais dit quelque chose de toi. Tu rêvais de nous trancher la queue après utilisation. Je t’avais donné quand même mon avis, un peu professionnel mais pas trop, à tâtons, sur des œufs, sachant trop que tu aurais pu te tuer à l’époque d’échouer à pondre ce chef-d’œuvre que tu pensais couver ; tu hésitais entre deux langues et ça se sentait à chaque phrase. Je t’avais découverte brillante par moments, mais ce livre n’allait pas, tu avais comme désappris d’écrire. J’ai été prudent, autant que possible. Je n’étais pas très amateur de ce qui était narré là.

Toutes les femmes que j’ai admirées ont en elles un peu de Valerie Solanas, sinon ce n’est pas drôle. Enfin, toutes… Sournoise reconstruction. Mais disons toutes quand même, oublions les autres, chérie-piquons dans la joie. Valerie Solanas :

Chaque homme sait, au fond de lui,
qu’il n’est qu’un tas de merde sans intérêt.

Tu avais ce côté punk, et tu semblais moins folle que Solanas. Je t’ai aimée même si dès notre première rencontre — il ne t’a pas fallu deux bières — ta moue de rage à l’égard du monde, celle que jamais tu n’as su dissimuler, cette torsion de ton visage quand tu évoquais quelque chose qui te dégoûtait, aurait dû me servir de red flag. “Cette fille risque de me tuer.”

Tu t’autoproclamais féministe, tu étais en lutte constante contre les préjugés, l’éducation pourrie ; tu voulais déconstruire ce qui te plombait, ce qui vous plombait, ce qui nous plombait, ce qui me plombait moi un homme, ce culte de la performance qui nous terrassait ou faisait de nous de parfaits salauds. C’était un combat pour vous et pour nous, tu disais. Mais tu n’as jamais su m’expliquer réellement, en termes structurés, ce qu’était ton féminisme. Dans les moments de paix, on se contentait de s’accorder sur le fait que King Kong Théorie nous avait plu à tous les deux, en fumant l’herbe que j’avais soignée tout l’été. Quant aux moments de guerre…

Après toi, après ce désastre, cette tabula rasa stupéfiante, je n’ai cessé de m’intéresser aux féminismes, à leur histoire. J’ai même lu Le Deuxième Sexe en prenant des tas de notes et en vue d’écrire un roman définitif et dialectique dont le titre, La Féministe et l’Impuissant, m’aurait sans doute permis d’être invité chez Zemmour et de le réduire en poussière, de lui décocher une superbe mandale pour services rendus à l’abêtissement généralisé. Un titre provocateur, idiot, qui m’amusait un peu ; bien sûr un roman, pas plus, pas une théorie essentialiste (mais quel meilleur appeau à connards masculinistes qu’un titre pareil !). C’était toi et moi. Notre histoire tragique. Notre ahurissante souffrance quotidienne. Aujourd’hui, je sais que je n’étais pas impuissant ; je sais aussi que puisque tu te disais féministe, c’est que tu l’étais, point à la ligne, mais ton combat n’était pas un combat pour vous et pour nous. Ce n’était même pas un combat empathique pour les autres femmes, dont je sais bien que tu te moquais, ou plutôt que tu les haïssais, souvent. Tu méprisais presque tout le monde. Ce féminisme, c’était en réalité ton combat intime, éternel, contre l’horreur, l’adolescence en charpie, l’huile enflammée, la robe en nylon, la certitude que tu ne serais jamais aimée. Tu as été aimée souvent depuis. Tu le méritais, tu étais fascinante. Mais ça ne t’a pas guérie de cette haine. Ton féminisme était individuel : la guerre d’A. contre tous les cons et toutes les connes.

Les filles qui t’ont succédé, toutes, étaient féministes bien sûr, et toutes à leur manière singulière. La différence entre elles et toi, É. par exemple, ma très chère punk “freeministe” foutraque, c’est qu’elle a tiré de sa souffrance fondatrice — pas la même que toi, mais une horreur tout autant — une immense et joyeuse énergie, une générosité folle. Elle aussi bien sûr est vaguement misandre, ce qui me paraît naturel ; elle aussi chiale parfois de désespoir la nuit quand elle retire son masque de clown génial ; mais elle n’est pas en permanence en guerre.

Hier, ceci m’a donné espoir. Le message n’est pas neuf — c’est en gros celui qui était le tien dans nos discussions paisibles — mais il est porté par quelqu’un d’authentique, dont l’art a une valeur de catharsis. Or je n’ai jamais été convaincu de la valeur de catharsis, pour toi, de cette bite tranchée.

Random Recipe, le 6 avril 2019 au Troisième Volume (Vendôme).
Sur ce morceau, de beaux relents de Cigarettes After Sex.

Dernière nuit avant le Paris-Chicago

Puis ce fut l’arrivée inconsciente — car le cerveau reptilien était en surrégime, et dans la voracité de l’amour physique il ne sait partager avec aucune autre tâche sa ration de temps-machine — des mots du sexe impérieux, animal. Les mots étrangement neutres de la passion, les mots factuels, parce que le vocabulaire se fait la malle.

Te prendre. Je veux te prendre sur chaque palier, étage après étage on titube. Mais si quelqu’un vient ? C’est Noël, après tout. Te prendre contre la porte du logement douillet de la famille Branquignol et de leurs bambins gâtés ? Trop gros risque d’interruption, et pourquoi pas les flics ? Non, il faut que ce plaisir furieux puisse durer. On se cogne l’un l’autre, tu t’arrêtes toutes les cinq marches pour me sentir pousser contre toi, tu colles ton cul contre moi, on hésite à se niquer là, ne serait-ce que quelques secondes, entrer en toi sans trop bouger et sans faire de bruit pour ne pas réveiller les petits Branquignol, entrer en toi en s’accrochant un peu à la rampe, en préambule des délices furieux à venir au lit. Le désir nous rend maladroits. Met nos ventres en feu. Transe incendiaire. Des semaines qu’on rêvait de la peau, notre seul lien véritable.

L’appartement enfin. Vêtements à moitié arrachés, ta robe ma chemise déformées tombent cette fois au sol sans plus de cérémonie ; on envahit enfin le lit dans toutes ses diagonales. Peau contre peau enfin, nous baisons comme des affamés.

C’est si grandiose que c’est comme si nous avions juré de ne plus nous revoir. De fait, j’ai essayé, pour conserver encore un peu ta peau, de te faire aimer mon Paris à moi. Belleville, Ménilmontant, les troquets un brin miteux de la rue Championnet ou de la Goutte-d’Or. Loin de l’ennui du VIe arrondissement, de cette clinquaillerie — tu as découvert avec moi ce qu’était une bourgeoise catholique, que le collier de perles était davantage qu’un accessoire hollywoodien. L’Emperlousée existe, je l’ai rencontrée. C’était dans l’église Saint-Germain-des-Prés. Avec toi, j’ai visité des monuments parisiens que j’avais toujours ignorés, surtout les églises. Et puis l’Opéra, cette baroque pâtisserie d’inspiration viennoise, en 1996 d’abord, puis en ce soir de Noël 2015. C’était ça, ces dix-neuf ans d’intervalle, ces retrouvailles inimaginables, cette incroyable sensation de ne s’être quittés que la veille, qui nous avait sidérés. Notre incrédulité : le désir était le même. Il m’avait fallu quarante et un ans pour confirmer pour de bon, avec cette fois presque vingt ans de recul expérimental, qu’on ne cesse jamais d’aimer une peau qu’on a aimée. Tout le reste nous sépare souvent, combien de séparations avons-nous connues ? mais il suffit d’un hasard, d’un effleurement de mains, pour que le mélange détonant qui a une fois fonctionné s’embrase à nouveau. C’est comme ça. C’était comme ça avec toi. Noël 2015 donc. Notre dernière semaine ensemble, avant 2034 peut-être, qui sait, par hasard forcément. J’étais allée te chercher à l’aéroport, après trois mois de séparation, et j’étais en retard, ou plutôt ce foutu zinc yankee était en avance. Tes textos m’agaçaient, tu n’avais aucune patience. Je le sentais un peu mal, et je redescendais de mon réveillon, la gueule enfarinée. Est-ce que ça allait marcher, cette fois encore ? Après un petit-déjeuner en terrasse (chauffée bien sûr), tu avais fait la sieste toute l’après-midi. Puis tu t’étais enfin déridée, et à l’opéra, assise à côté de moi devant Le Sacre du printemps, tu portais une robe décolletée et il me suffisait de poser mon doigt entre tes seins, comme tu le faisais parfois le matin avec ma queue, pour qu’elle bande. Dans ces moments-là, j’étais fou de toi. Fou de toi en pointillés.

Tu étais hygiéniste, tu ne supportais pas l’idée que je fume quand tu n’étais pas là ; comme tous les Américains ou presque — même si toi tu étais de gauche, francophile, hispanophile, germanophile, qu’en somme tu rêvais de finir tes jours en Europe, une Europe que tu imaginais plus civilisée que ton pays — tu t’étais résignée à devoir vivre dans le cadre du capitalisme. C’était ton éducation. Ton paradigme. La limite ultime de ton imagination. Moi, jamais résigné, con comme un môme éternel, j’étais pessimiste en revanche et au fond je pensais que tu avais raison, qu’on crèverait sous son joug au Kapital, mais j’essayais de te faire sortir, au moins toi, de son cadre infâme. Tu disais : “Les Japonais ont des petits boulots qui peuvent paraître inutiles, saluer les clients qui entrent dans une boutique, par exemple, avant que les vendeurs s’occupent d’eux. Des potiches, hommes et femmes, certes. Mais… au moins, ils ont un emploi, comme ça, tu ne trouves pas ça bien ? Quel autre système tu proposes, de toute façon ?” Misère, j’enrageais. Je n’avais jamais pris autant de plaisir à faire l’amour. Te lécher dans la voiture, les genoux meurtris par les cailloux mais le cerveau et la queue en plein bonheur de te faire jouir, avant de descendre socialiser dans un brunch dominical d’après-mariage, tout à fait innocents, avec nos yeux qui disaient “on vient de baiser comme des dingues pour la quatrième fois depuis ce matin, et on vous emmerde”. Pourquoi je n’arrivais pas à oublier le reste, le choc des cultures, le communication breakdown ?

J’enrageais souvent. Tu t’endimanchais pour aller au théâtre et ça m’embarrassait, ce mélange de convention bourgeoise et de provincialisme. J’avais besoin de boire quatre ou cinq coupes de champagne pour supporter ces spectacles de danse horriblement athlétiques, ces Stevie Vai de la danse, des techniciens parfaits — pour ce que je pouvais en juger — qui ne me transmettaient aucune émotion. Chacun des spectacles que j’ai à peu près aimés quand tu m’emmenais au théâtre voir de la danse, c’était toujours celui que tu avais trouvé le plus plan-plan de la soirée. Tu aimais le conceptuel, le ballet risible des gouttes d’eau dans un nuage orageux, figuré par la lutte entre des danseurs en tutus noirs et des danseuses en tutus blancs, ou l’inverse, for some fucking reason. Je pestais à chaque fois à voix haute, mais sur le ton de l’humour : si je dois me fader un texte théorique et fumeux de vingt lignes pour comprendre où le chorégraphe voulait en venir, c’est que c’est de la merde.

À l’époque, je traduisais de la critique d’art. J’avais souvent envie de chier dans le cou des critiques, des universitaires pour la plupart, incapables d’écrire une phrase de moins de six lignes sans répéter (de plus en plus maladroitement, mais avec toute la pomposité de l’homme du monde, n’est-ce pas) la même idée. Alors retrouver cette prose infâme dans les livrets des spectacles de danse bourgeois, alors qu’on aurait pu aller picoler au Empty Bottle devant un mauvais groupe d’imitateurs de Led Zep…

Gloubiboulga d’époque.

La vérité, c’est que tu t’étais embourgeoisée, partie d’une grande misère, et que moi j’avais rejeté depuis longtemps les dernières scories bourgeoises que m’avait léguées ma famille malade. Deux trajectoires contraires, qui s’étaient croisées une seule fois, sans qu’on le sache, sans doute vers 1998… Tu donnais alors des cours d’anglais au Japon, ton premier boulot, tu me l’avais appris en 2015. À cette époque, moi j’avais cherché une trace de toi sur les premiers moteurs de recherche, en vain. Et puis je t’avais effacée. Peut-être qu’en 1998 nous aurions su vivre ensemble, oh, pas plus de huit mois sans doute. La vie en a décidé autrement. Et c’était bien fini cette courte et potentielle osmose, nous étions désormais trop différents. Mais si je méprisais tes valeurs, je t’aimais, toi. Certes, tu les méprisais aussi, ou plutôt les déplorais ; elles ne te rendaient pas heureuse, tu aspirais même à me rejoindre ; mais pour ça il t’aurait fallu te faire trop violence. Tu t’étais fait une place (une carrière) dans le marketing, en self-made woman au féminisme si étrange, si… américain, si compatible avec le capitalisme, si exotique pour moi.

Après cette nuit, ces trois nuits en réalité, toutes sublimes, tiens, comme les trois premières, huit mois plus tôt… après ces nuits, tu as repris l’avion et je ne t’ai plus revue. Aujourd’hui, tu sors avec un barman “irlandais” de Chicago comme toi, tu avais des origines allemandes et polonaises aussi, peut-être même italiennes, je ne me rappelle plus. Et tu me coaches (c’est le mot, laid comme l’Amérique) quand je te fais part de problèmes sentimentaux, comme une Américaine pragmatique qui ne me pardonne rien et certainement pas mes hésitations, et qui a connu, millimètre par millimètre, une autre version de moi.