Ouvrir une soupape à la rage

En ce moment, il ne faut pas me chercher. Si je dois être honnête avec moi-même, je dois bien admettre que je traverse une bourrasque bien vicieuse, la première depuis quatre ans, bien plus insidieuse et donc plus durable qu’à l’époque — c’était alors une simple déprime amoureuse, vous savez qu’on s’en sort toujours sans efforts, au fond —, bref plus existentielle.

Spider Jerusalem : une araignée sur le plafond.
© DC Comics

Rien que d’écrire ce mot, je me dégoûte. C’est comme si je n’arrivais décidément pas à 1/ me débarrasser des adverbes ; 2/ me débarrasser du vocabulaire psychologisant dont, je suppose, j’ai hérité de ma mère, professionnelle en la matière. Pourtant, oui, c’est existentiel : c’est lié à l’âge, aux chevilles qui enflent, au ventre enflé lui depuis vingt ans, à la libido qui se casse une nouvelle fois la gueule — pas que ça me manque, certes, mais c’est inquiétant, non ? —, à ce chat nouvellement arrivé chez moi et qui chie déjà dans la cuisine ; les réveils sont de plus en plus plombés, tardifs, poisseux. Surtout, je n’écris pas.

Je traîne, comme des millions de dépressifs qui s’ignorent, sur Facebook, confronté par choix à la bêtise satisfaite de névrosés plus spectaculaires encore que moi, des Peggy Sastre, des Thomas Clément — l’un de ces nouveaux beaufs, de ces beaufs de troisième génération que Cabu croquerait peut-être s’il n’avait pas clamsé par voie naturelle depuis le temps dans une uchronie sans Al-Qaïda — et même jusqu’à certain copain m’ayant condamné parce que je rechignais un peu à me réjouir du procès public intenté par un tas d’autres névrosées à un auteur de BD* qui les a semble-t-il traitées comme les groupies dont elles avaient de leur plein gré (c’est ce qu’elles contestent, principalement : leur plein gré) adopté le mode de vie et de « pensée ».

Edvard Munch, Le Cri

Bref, un beau tas de cons, de starfuckeuses outrées de faire partie d’un harem, et puis ma colère. Colère stérile, qui macère, sans soupape libératrice. De la rage, en somme. Il faut me piquer, vite.

Bien sûr je minimise sans doute la source principale du mal-être : mon frère, après un mois et demi d’errance, de menaces et de délires, a été interné ce jeudi dans un hôpital psychiatrique girondin où il pourrait rester fort longtemps. Comment ne pas jongler avec les mots échec, culpabilité, tristesse, dans ce genre de cas ? De toute façon, on le voudrait qu’on ne le pourrait : les rêves sont là, quotidiens, pour nous le rappeler. Je repense souvent depuis quelques semaines aux paroles d’une vieille chanson de New Model Army, ce groupe qu’on écoutait ensemble, jeunes ados, quand tu étais encore épargné par cette saloperie de schizophrénie.

Now a whole world has died since then, so many faithless days
I was born alone and lucky and I’m just used to it that way
My dice still roll in sixes and yours still turn up ones
And I have taken my good fortune and I’ve run and run
But I always swore I’d come back for you
Is it too late now to come back for you ?

Je n’ai pas lancé que des six, loin de là, mais tu as toujours lancé des un. Et je sais qu’il est trop tard depuis bien longtemps déjà pour retrouver celui que tu as été.

Que faire de cette tristesse ?

Arrêter de picoler, peut-être. Pour commencer.


* Warren Ellis, dragueur lourdingue ordinaire. On peut se faire une idée de ce qui lui est reproché sur le site de ces courageuses suffragettes.

L’écriture blanche est un fléau

Rien à voir avec les problèmes de race. J’ai découvert dans un vieux disque dur externe — que j’ai longtemps cru mort alors qu’il est bien vivant et contient des tas de fichiers datant d’une autre vie, juste après mon divorce, l’an de grâce 2013 — un répertoire appelé « 152 biographies », très mal nommé puisqu’il contient pêle-mêle des autobiographies de sportifs (Raymond Domenech, Zlatan Ibrahimovic), un pensum pour écoliers (Un sac de billes), des œuvres on ne peut plus littéraires (Bukowski, Calaferte, Huysmans), d’authentiques saloperies médiatiques (Anne Sinclair, Marcela Iacub, PPDA, Dupont-Moretti !) et quelques rares biographies stricto sensu, notamment celles de l’inévitable Stefan Zweig (son Érasme, son Fouché, son Magellan, etc.) et ce n’est pas de ma faute s’il faut écrire « son Machin-Chouette » pour faire écrivain sérieux, intellectuel, quand on mentionne l’œuvre d’un biographe. Intellectuel : on y reviendra.

Dans ce répertoire, donc, je tombe sur une autobiographie pas comme les autres, et bien que j’aie des milliards de trucs à faire — en fait, deux — j’ouvre le fichier intitulé Richards Keith - Life.pdf, une somme de 1324 pages commençant sur les chapeaux de roue par le récit de l’arrestation des Stones en 1975 à Fordyce, dans l’Arkansas. Récit digne des pages les plus stupéfiantes d’Hunter Thompson, traduit avec vigueur par les confrères Bernard Cohen et Abraham Karachel, et qui narre par le menu le jet de quantités astronomiques de came dans les toilettes d’un resto à la chasse défaillante, la rage obsessionnelle d’un shérif sudiste aussi con qu’un flic (je suis le roi de la métaphore recherchée) et le verbatim stupéfiant (j’ai aussi pas mal de vocabulaire) d’une audience pénale dirigée par un juge torché au bourbon. Spoiler alert : c’est un happy ending.

J’étais parti pour ne lire que quelques pages, histoire de me faire une idée, mais quinze minutes plus tard, j’en avais lu soixante-sept. Les pages du fichier PDF sont courtes, certes : le vrai livre en contient un peu plus de 700. Mais c’est un détail : force est de constater que j’ai été happé par ce livre. La preuve, je suis en train de lire les pages suivantes, celles du chapitre 2, dans lequel Keith raconte son enfance. Croyez-moi ou non, mais je n’avais pas prévu en me levant ce matin d’apprendre quoi que ce soit sur l’enfance du guitariste des Rolling Stones. 1/ L’enfance des stars m’ennuie a priori comme la vôtre. 2/ La musique des Stones, hormis entre 1963 et 1969, m’en touche une sans bouger l’autre. Mais le livre est diablement bien écrit. Et je me rends compte à sa lecture que ce que j’aime le plus, dans ces lignes, c’est le fourmillement de détails — drôles, effrayants, techniques, géographiques, situationnels — qui leur donnent le rythme imparable de la littérature que j’aime, très souvent anglo-saxonne, et je ne sais pas pourquoi — peut-être est-ce parce que parmi les 152 fichiers que contient ce répertoire de « biographies » sur mon disque dur j’ai vu le nom d’Annie Ernaux à plusieurs reprises — en tout cas, je pense à cette spécialité française qu’est l’écriture blanche, et je me dis in petto : « Quelle merde ! » Et comme je ne suis pas un intellectuel, je fonce sur Wikipédia pour confronter mes préjugés au sujet de ladite écriture blanche à une certaine forme de réalité, en l’occurrence la réalité historico-littéraire filtrée par la communauté des éditeurs de Wikipédia, ramassis hétéroclite de vrais lettrés désœuvrés, de névropathes fascistoïdes et de débiles mentaux qui par définition est le plus souvent incapable de transmettre sur quelque sujet que ce soit des informations fiables. Mais « c’est un bon point de départ pour une recherche digne de ce nom, blablabla ».

J’y suis donc. Je n’apprends rien, sinon qu’en effet Annie Ernaux — dont je dois confesser avoir aimé quelques livres quand j’étais jeune, d’ailleurs — et Bret Easton Ellis (encore un coup du névropathe, à coup sûr) sont rassemblés dans cette ô combien discutable catégorie littéraire, inventée à l’origine par l’ineffable Roland Barthes pour qualifier L’Étranger de Camus. En somme je n’apprends rien — je viens de le dire — à part que mon rejet du minimalisme en littérature n’a au fond pas grand-chose à voir avec ce que j’appelais il y a encore une demi-heure l’écriture blanche, et que j’associais surtout à une sécheresse sentimentale et une absence de passion vitale ennuyeuse jusqu’au vertige, très prisée des auditeurs maniaco-dépressifs de France Culture. À de la merde, donc.

Nous voilà bien avancés. Pour en apprendre plus sur l’arrestation des Stones en 1975 à Fordyce, sachez qu’il existe sur le web une Encyclopedia of Arkansas. On n’arrête pas le progrès. Ci-dessous, mon morceau préféré des Stones.

L’opium du peuple

(in progress)

et je m’éveille au monde en train de nager dans une piscine, sous quarante degrés de ciel bleu, j’évolue dans un liquide amniotique chloré, rebirth, une seconde auparavant il me semble bien que j’étais en train de… quoi au juste ? dormir ? non, c’est ma conscience qui me joue un tour. Beau black-out, félicitations. Émergeant d’une ellipse de cinéma je fais donc des longueurs, je découvre aussi que je suis en caleçon (de base pas de bain) et après dix minutes de nage placide, hésitant entre brasse et indienne, avec sur les yeux les lunettes de soleil achetées au supermarché en début de séjour, je sors dégoulinant de cette eau qui va sécher en deux minutes et je m’affale sur le transat au bord de la piscine où je me suis apparemment installé, et je poursuis ma lecture de la Bible, dont un exemplaire traîne au fond du tiroir de la table de chevet de toutes les chambres de tous les hôtels du Commonwealth.

Ici l’Australie. De l’autre côté du bassin, un couple de retraités comme moi clients de l’hôtel — ça me revient — et qui aurait bien souhaité bronzer tranquille m’observe avec inquiétude. À intervalles réguliers, quand la colère de Dieu commence à me chauffer au moins autant que le cagnard, tous deux pas très commodes sous ces latitudes, je retourne m’immerger dans l’eau, avec ma barbe de trois mois et mon caleçon trop petit — et je refais des longueurs en méditant sur le phénomène biblique, l’arnaque fascinante de la théologie et ma propre faim paradoxale de spiritualité. Quand les vieux osent l’eau, c’est que je n’y suis plus, happé un court instant par le mythique exode d’un peuple mené à la baguette par des types encore plus barbus et borderline que moi ; ils en ressortent (les vieux, pas les prophètes) sans un bruit, presque sans un geste (ô miracle) dès que je fais mine de vouloir à nouveau m’y rafraîchir, tel un sosie à la manque du Che Guevara en descente de MDMA et qui aurait séché les cours sur l’opium du peuple.

Qu’ai-je fait la veille ?

Déjà hier, après à peine une semaine passée sur le territoire de ces descendants de bagnards fils-de-leur-reine devenus surfeurs en moins de cinq générations (ô miracle bis, génétique celui-ci), l’Australie commençait à me courir. Le pays lui-même n’y était pour rien. Ce qui me minait, c’était l’ambiance boys club au sein de notre petite bande. Ce concours de zizis permanent qui semble occuper jusqu’aux meilleurs d’entre nous. C’est inconscient : il faut se la mesurer. Bien sûr, pour la plupart, nous avons pris depuis longtemps des dispositions d’ordre symbolique pour nous mesurer les uns aux autres : par le truchement d’un outil de substitution. Pour les plus malins, qui ont dépassé le stade anal, cet outil est la rhétorique. (Les concours de grosses cylindrées sont réservés aux débiles mentaux qui peuplent les cabinets de conseil.) On appelle ça joute verbale chez les littéraires, chambrage chez les sportifs, mais c’est la même piquette. Il faut être spirituel, c’est le plus drôle, le plus rapide qui gagne. C’est souvent méchant, sans le vouloir, promis juré. Au bout d’un certain temps, surtout quand on moisit dans le même groupe d’êtres humains mâles pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, plusieurs années… arrive une forme de lassitude, un à quoi bon ? Puis, la grande frousse : serait-ce qu’on souffre ? Bien sûr, on souffre.

Un groupe de mâles en tournée, fût-il composé de grands lecteurs — pensez donc, même le bassiste était passé à autre chose que Les Pieds nickelés, depuis au moins trois ou quatre dates —, cœurs sensibles, délicats, fervents soutiens de la paix dans le monde et résolument opposés au mensonge et à la nouvelle chanson française, tout ce que vous voudrez, ça reste un groupe de mâles. Je n’en pouvais plus du chambrage, de l’ironie, du sarcasme. J’avais bien donné, merci. Désormais, je prenais tout personnellement. La pire erreur qui soit. C’est devenu à la fois lancinant et sérieux : que me veulent-ils, au juste ?

Une semaine auparavant, au matin même du départ vers ce continent crétin, j’étais rue des Archives et je suppliais ma banquière, authentique vicelarde, de ne pas refuser le paiement des sommes inscrites sur les chèques adressés aux divers fournisseurs de mon troquet. En vain. Sans afflux de trésorerie, elle déclarerait les chèques sans provision. Grosso modo, il fallait rentrer deux mille balles sous dix jours. Sept jours plus tard, alors que je gérais tant bien que mal mon trouble anxiodépressif à douze fuseaux horaires de là en compagnie des hommes, B. gérait quant à lui le bar en mon absence, et j’arrivais péniblement à me connecter d’un cybercafé — 2004, wesh — pour obtenir quotidiennement des nouvelles plutôt rassurantes. Le fric rentrait, ses efforts de communication payaient. Grâce à une soirée hebdomadaire animée le jeudi par deux DJ italiennes, cette pute de banquière n’aurait pas le plaisir, cette fois, de me foutre dans le caca. Peut-être.

Voilà où j’en étais, à la veille de nager dans la piscine en caleçon et de lire la Bible sous le regard affolé de deux retraités : au soleil, dans une station balnéaire de la côte orientale australienne, après avoir joué deux fois devant des publics de beaufs « éclairés » à Sydney et à Brisbane — l’antichambre de l’enfer —, obsédé par l’angoisse d’être bientôt viré du groupe parce que j’avais gagné un point contre le boss lors d’une tournante au ping-pong, ainsi que par la possibilité non négligeable de ma faillite personnelle.

(…)

Six heures de Brian Eno oblicisé

Les Stratégies obliques du petit père Eno. Vaste fumisterie ou absolu génie ? La postérité seule en jugera — vous me direz qu’elle en juge déjà, mais je parle de la postérité, pas des petits-enfants éclairés de la génération hippie, pas des produits de ces coïts expédiés sous Roxy Music (et mescaline) en 1974, l’année de ma naissance. Envisager papa sous mescaline ? maman lysergisée ? Plutôt crever.

La postérité, camarade. Six cents ans après Matt-Pokora. « 600 après M.-P. », qu’il y aura écrit. L’ère du Médiocre dans sa six-centième année. Tu vois le topo ? Tu visualises ?

Que diront-ils en subissant les six heures du Music for Airports étiré par la grâce d’un bout de software du début du XXIe siècle à l’ergonomie déjà douteuse alors ? Que sauront-ils, ces médiévistes d’un autre âge, du concept même d’ergonomie, d’expérience utilisateur ?

Peu, sans doute. Ils ne retrouveront jamais Paul’s Stretch, son interface absconse, ses pouvoirs magiques. Ne comprendront pas qu’on ait pu s’en servir pour transformer la guitare de Robert Smith en orgue d’église.

Paul’s Extreme Sound Stretch : transformer des guitares en grandes orgues.

Ils ignoreront ce que fut un ordinateur, ne sauront pas expliquer l’omniprésence de cet outil, ne comprendront pas l’ambient d’Eno, improductive, qui me servait parfois à me plonger dans l’atmosphère propice à l’excrétion de mes névroses. Il n’y aura plus de littérature depuis longtemps. Il y aura les Pokoristes. Le schisme sera daté avec ambiguïté : « au tournant du troisième millénaire ». Ils ne se souviendront pas mon nom, ni n’auront la moindre idée du tien.

Eno passé à la moulinette Paul’s Stretch.