Six heures de Brian Eno oblicisé

Les Stratégies obliques du petit père Eno. Vaste fumisterie ou absolu génie ? La postérité seule en jugera — vous me direz qu’elle en juge déjà, mais je parle de la postérité, pas des petits-enfants éclairés de la génération hippie, pas des produits de ces coïts expédiés sous Roxy Music (et mescaline) en 1974, l’année de ma naissance. Envisager papa sous mescaline ? maman lysergisée ? Plutôt crever.

La postérité, camarade. Six cents ans après Matt-Pokora. “600 après M.-P.”, qu’il y aura écrit. L’ère du Médiocre dans sa six-centième année. Tu vois le topo ? Tu visualises ?

Que diront-ils en subissant les six heures du Music for Airports étiré par la grâce d’un bout de software du début du XXIe siècle à l’ergonomie déjà douteuse alors ? Que sauront-ils, ces médiévistes d’un autre âge, du concept même d’ergonomie, d’expérience utilisateur ?

Peu, sans doute. Ils ne retrouveront jamais Paul’s Stretch, son interface absconse, ses pouvoirs magiques. Ne comprendront pas qu’on ait pu s’en servir pour transformer la guitare de Robert Smith en orgue d’église.

Paul’s Extreme Sound Stretch : transformer des guitares en grandes orgues.

Ils ignoreront ce que fut un ordinateur, ne sauront pas expliquer l’omniprésence de cet outil, ne comprendront pas l’ambient d’Eno, improductive, qui me servait parfois à me plonger dans l’atmosphère propice à l’excrétion de mes névroses. Il n’y aura plus de littérature depuis longtemps. Il y aura les Pokoristes. Le schisme sera daté avec ambiguïté : “au tournant du troisième millénaire”. Ils ne se souviendront pas mon nom, ni n’auront la moindre idée du tien.

Eno passé à la moulinette Paul’s Stretch.

La fille du bar de l’hôtel

Elle est gentille, et m’écoute, et me parle
Comme si elle comprenait que je suis à fond de cale

Pigalle, Les Lettres de l’autoroute

R. a de jolis yeux qui me consolent un peu. Je suis si amoureux d’une autre, si souffrant, que je bois de l’Aberlour pour oublier que je me trompe ; R. est toujours là, qui n’en sait fichtre rien et me propose naïvement les plats les plus audacieux de la carte de l’horrible bar lounge qu’elle tient à contrecoeur. Une poêlée de gambas ? Roule, ma poule. And keep the whiskies coming.

Amoureux. Souffrant. Intéressant. Pour moi l’amour n’est approché que d’assez loin dans l’état amoureux, comme la souffrance n’est approchée que de loin par le souffreteux. Le suffixe dit tout. Amoureux, vaguement malade d’un ersatz — d’un espoir ? — d’amour.

L’anglais dispose aussi du suffixe -ish mais la traduction littérale est l’ennemie, on le sait. On ne dit ni n’écrit I feel lovish. On préfère I’m in love, je suis dans l’amour, en amour, plongé, noyé, immergé dans (l’idée de) l’amour. Ce qui ne veut pas dire qu’on aime ; réservons cette drôle d’idée à tous ceux que n’intéressent ni la peau ni le sexe. L’amour est par essence asexué. “L’amour physique est sans issue”, ahanait le poète mal rasé. C’est que pour l’amant seul compte l’état amoureux, à la fois dépassement de l’amour et sa sublime réduction à la peau.

La chère peau.